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Guerre ouverte sur le marché haïtien des télécommunications

Lundi 10 Mars 2008 | Jean Aymard

La guerre des compagnies de télécommunications était annoncée mais on ne pouvait pas s’attendre à des batailles d’une telle intensité.



La Digicel a lancé les offensives le 3 mai dernier lors du lancement de ses opérations. Elle a d’emblée mis l’accent sur les failles de ses deux concurrents : un service médiocre pour un prix élevé.



Face à des concurrents qui ont jusqu’à présent considéré le consommateur comme une vache à lait, la Digicel promet une activation gratuite, une facturation à la seconde, des appels entrants gratuits, des tarifs spéciaux la nuit et le week-end. Tout un ensemble d’avantages que la Haitel et la Comcel auraient pu offrir depuis longtemps.



Pour mieux exploiter les failles des concurrents, la Digicel n’a pas lésiné sur les moyens. Avec un investissement de 130 millions de dollars américains, elle a ouvert plus de 200 magasins et peut compter sur 10000 points de vente éparpillés un peu partout sur le territoire national. Le déploiement impressionnant d’antennes devrait permettre à la nouvelle compagnie d’offrir la meilleure couverture du territoire.



Fort de ces atouts, la Digicel a lancé une bataille marketing agressive et impressionnante : des oriflammes partout, des spots publicitaires, des DJ pour animer les centres de vente, des jeunes embauchés pour l’occasion chargés d’orienter les clients. Bref, cette semaine Digicel est sur toutes les lèvres et dans toutes les conversations. Et, bien avant le lancement officiel des opérations, la compagnie avait signé un contrat d’un million de dollars avec la Fédération Haïtienne de Football, devenant ainsi le premier partenaire de la FHF et au passage elle a obtenu la modification du nom du championnat national de première division qui devient désormais Digicel Haïti Football.



Les concurrents n’ont qu’à bien se tenir. Déjà la Comcel est dans le viseur de la nouvelle compagnie. A peine lancée, elle a décidé d’offrir la possibilité aux abonnés de la Comcel d’échanger gratuitement leur appareil contre un téléphone Digicel. Voilà une offre osée qui ne va pas améliorer les relations déjà mauvaises entre la Digicel et ses concurrents.



Pour le moment, la Comcel et la Haïtel organisent la résistance en refusant d’assurer l’interconnexion avec la Digicel. Mais pendant combien de temps l’autorité de régulation, la Conatel, va-t- elle tolérer cette attitude qui pénalise le consommateur ?



En attendant, la stratégie de la Digicel semble avoir fonctionné, du moins dans les premiers jours. Partout dans les centres de vente et dans les stations–service transformées en centre de vente pour l’occasion, les agents de la compagnie ont du mal à contenir l’engouement des nouveaux clients. Est-ce l’effet de la nouveauté ? peut-être, en tout cas cette précipitation du consommateur dans les bras de la Digicel est aussi le signe d’une insatisfaction envers les anciennes compagnies et l’espérance de profiter d’un service meilleur. La Digicel joue beaucoup sur cet aspect là en annonçant qu’elle vient mettre fin à l’obligation d’avoir deux téléphones de deux compagnies différentes pour espérer être joignable en Haïti.



Pendant longtemps, la Haitel et la Comcel, au lieu de faire profiter le consommateur de la concurrence, ont choisi la stratégie du partage du gâteau, de façon tacite ou exprès, sur le dos du consommateur. Si tel n’était pas le cas, on aurait du mal à s’expliquer comment elles ont réussi à établir des tarifs quasi identiques.



Depuis l’arrivée officielle de la Digicel, la Comcel et la Haitel sont sur la défensive et recherchent une parade face à un jeune concurrent agressif. Cependant les deux compagnies avaient l’air groggy dans les premiers jours du lancement de la Digicel.

Comment ont-elles pu se laisser surprendre par un concurrent sur un marché qu’elles connaissent depuis bientôt 10 ans ?



La Comcel d’abord. Première compagnie à avoir introduit le téléphone portable en Haïti avec la technologie TDMA, elle a su développer un marketing séduisant et intelligent et a réussi à offrir une meilleure couverture du territoire que la Haitel.



Ayant acquis une licence GSM, elle a décidé, visiblement à la va-vite, de passer à cette nouvelle technologie en faisant payer la migration au consommateur qui devait changer d’appareil pour passer au GSM de la Comcel dénommé Voilà. Le consommateur devait payer pour un service qui s’est révélé pire que le précédent en terme de couverture. Ainsi, l’abonné de la Comcel qui habite Thiotte et qui a choisi de migrer vers Voilà s’est retrouvé du jour au lendemain dans l’impossibilité de placer un appel depuis son domicile. En effet, la couverture de Voilà est plus réduite que celle de la Comcel TDMA. De plus, les clients n’ont pas cessé de se plaindre de la qualité. Voici Voilà Volè ! disent avec humour certains clients.



L’arrivée de la Digicel met fin, au moins dans un premier temps, au consommateur vache à lait et ce ne sont pas les publicités mensongères de la Comcel qui vont changer la donne. Le consommateur sait que la Comcel ment quand elle prétend avoir une couverture nationale, il a suffisamment l’expérience pour ne pas croire à la qualité impeccable du service à la clientèle et enfin il y a un côté grotesque dans la nouvelle publicité de la Comcel qui se présente comme le seul réseau ayant une interconnexion avec la Haitel et la Teleco. Comment pourrait-il en être autrement ? la Teleco pourrait aussi se présenter comme le seul réseau ayant une interconnexion avec la Comcel et la Haitel.

Cet argument est révélateur du peu d’estime que les compagnies ont pour le consommateur. La bataille en cours les obligera, du moins l’espère-t-on, à revoir cette culture.

Pour le moment on attend une réplique de la Comcel qui soit autre que des slogans creux.



La Haitel est dans une position légèrement plus confortable face au déferlement de la Digicel. Sa technologie CDMA ne permet pas de passer directement chez le concurrent. Il faudrait changer d’appareil, ce qui risque dans un premier temps de faire réfléchir le consommateur avant d’aller voir ailleurs.



Cependant, elle a déjà déclenché la contre-offensive. Depuis le lancement de la Digicel, la Haitel a annoncé que les appels reçus d’un poste fixe ou d’un mobile de la Haitel ne sont plus payants.

Malgré tout, la Haitel n’est pas à l’abri. Avec une couverture du territoire très limitée et un service médiocre qui s’est dégradé encore plus ces derniers temps, elle va devoir mettre les bouchées doubles pour rester dans la course.



Aujourd’hui, l’arrivée de la Digicel a l’avantage de mettre à nu les stratégies « tikouloutistes » de deux compagnies qui, malgré leur ancienneté, ont toujours rechigné à offrir un service de qualité au consommateur haïtien dépourvu de tout moyen de se défendre. Tant qu’aucune compagnie ne venait modifier la donne, il était commode de dire que les Haïtiens n’ont qu’à se contenter du service qu’ils ont, au moins ils l’ont. Mais avec la présence d’une compagnie qui a déjà une expérience dans la région et une réputation à défendre - et elle a aussi les moyens de sa politique - il faudra se conformer aux lois de la concurrence.



Certes, il est encore trop tôt pour évaluer la qualité du service de la Digicel et il reste aussi un problème de taille pour la nouvelle compagnie : ses clients ne peuvent communiquer qu’entre eux et les clients de la Teleco pour le moment. Quand est-ce que le problème d’interconnexion avec les deux autres compagnies privées de téléphonie cellulaire sera-t-il réglé ? et pendant combien de temps le client de la Digicel pourra-t-il tolérer cet isolement ?



En tout cas, l’investissement de 130 millions de dollars américains dans un pays en difficulté comme Haïti est encourageant et il faut espérer que comme le promet la Digicel, les bénéfices seront investis en partie en Haïti.



Le consommateur haïtien récolte aujourd’hui les fruits de la compétition économique et il ouvre pour le moment les bras à la Digicel. Cependant, il serait pernicieux de souhaiter la disparition des concurrents, car nous nous retrouverions dans une situation de quasi monopole, ce qui serait désavantageux pour le consommateur.

L’idéal pour l’économie haïtienne serait de voir ces trois compagnies se développer et se stimuler mutuellement grâce à une concurrence saine en améliorant chaque jour l’offre de service de télécommunication en Haïti. L’autorité de régulation du marché des télécommunications a une responsabilité plus que jamais importante de faire respecter par tous et sans parti pris les règles du jeu.

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